Je n’ai pas laissé ma peau à la RTBF. D’autres l’ont fait. [ENQUÊTE]

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Je n’ai pas laissé ma peau à la RTBF. D’autres l’ont fait. Il faut tout faire pour éviter qu’il y en ait davantage.

Fin 2012, le blog RTBF 89 relayait une « bouteille à la mer d’un journaliste pigiste de la RTBF » dénonçant un profond malaise social au sein du média de service public. Ce message anonyme a abondamment circulé sur les réseaux sociaux et fait couler beaucoup d’encre à l’époque. Suite à celui-ci, feu l’hebdomadaire Marianne a publié une enquête sur les conditions de travail des pigistes au sein de la RTBF. Le média en ligne Apache a lui aussi fait paraître une série d’articles. Le journaliste Pierre Jassogne expliquait dans un de ceux-ci avoir cherché « à interroger ce prétendu pigiste. Sans succès. » Constat auquel un autre journaliste anonyme de la RTBF répondait par ces mots : « Je doute que ce soit un pigiste qui ait écrit cela, car il y aurait encore des choses plus crasses à raconter. (…) Ce qu’on vit, c’est d’une violence inouïe. »

Le pigiste anonyme était pourtant un vrai pigiste de la RTBF. Ou plutôt une vraie pigiste. C’est l’autrice de ces lignes. Aujourd’hui, je ne suis plus pigiste pour la RTBF. J’ai décidé de sauver ma peau, et bien que ma situation ne soit pas plus rose que celle des autres journalistes indépendants en Belgique, je ne regrette pas d’être sortie de cette cage dorée. Si j’ai choisi à nouveau de ne pas dévoiler ma véritable identité, et de recourir à un pseudonyme pour signer cet article, c’est que le marché de la presse n’est pas bien vaste en Belgique, et que la RTBF y occupe une place importante : renoncer définitivement à toute forme de collaboration avec cette entreprise publique est difficile, je reviendrai plus bas sur cette question. C’est pour les mêmes raisons que la plupart des personnes interviewées au cours de cette enquête ont demandé que leur anonymat soit respecté.

Vendredi 24 août, mon sang s’est glacé quand j’ai lu dans la presse en ligne qu’un monteur de la RTBF s’était suicidé sur le site de Reyers, la nuit de mercredi à jeudi. Le terme de « presse en ligne » a pris un double sens cruel à mes yeux à ce moment : l’article de La Libre comptait 7 lignes en tout et pour tout. 7 lignes qui ont transformé un drame humain en fait divers. J’ai attendu et espéré que cet article soit suivi d’un autre, qui aborde ce sujet avec la profondeur que mérite sa gravité. En vain. Alors j’ai décidé de m’y coller. Sans doute parce que je savais par ailleurs que ce n’était pas le premier suicide d’un employé de la RTBF au cours des dernières années. Et qu’auparavant, déjà, lorsque j’avais lancé ma bouteille à la mer fin 2012, je ne l’avais pas fait pour moi, ni particulièrement pour les pigistes, mais parce que je pressentais ce risque : que parmi les personnes travaillant pour la RTBF, certaines vivant d’intenses souffrances psychiques liées au management global de l’entreprise ne se contentent bientôt plus de s’abrutir d’anxiolytiques pour supporter l’ambiance de travail.

Si j’ai estimé alors qu’il était de mon devoir de rompre le silence et de tirer la sonnette d’alarme, c’est parce que ma situation de pigiste m’amenait à travailler dans différents centres et pour différentes émissions: j’avais pu comprendre grâce à cela que le malaise était grave et général. La crainte qui en découlait n’était pas uniquement fondée sur les échanges avec des compagnons de boulot, ni sur l’atmosphère générale de la boite. Un élément fort était venu conforter l’idée qu’il ne s’agissait pas d’une « impression », mais d’un risque réel. Un risque connu et assumé par un management conscient de ce que généreraient probablement les profondes réformes qu’il mettait en oeuvre : deux ans avant que je ne me décide à écrire cette lettre, j’avais assisté à un discours d’un haut responsable de la RTBF qui en faisait l’aveu. C’était lors d’une réception de nouvel an à laquelle les travailleurs d’ un des centres régionaux étaient conviés. Je n’ai pas enregistré cette allocution, mais j’en avais immédiatement noté les mots tant ils m’avaient paru violents : « La situation est difficile, accrochez-vous, car seuls les plus forts résisteront aux changements ».

Le déni, aux racines du silence

Nous sommes près de 6 ans plus tard, et ces « bons voeux » saumâtres, avalés à l’époque grâce à des poignées de chips et des lapées de vin pétillant se sont faits prophétie : depuis lors, des hommes et des femmes sont en effet « tombés ». Pire, l’un d’entre eux s’est récemment jeté du 11 ème étage des bâtiments de la RTBF. Et, plus terrible encore, au sein de la RTBF, la « faiblesse » personnelle de ceux qui ont mis fin à leurs jours est utilisée comme argument pour empêcher toute interrogation ou prise de conscience concernant les liens que ces suicides pourraient avoir avec le management, alors même que la plus grande partie du personnel reconnait pourtant qu’il génère largement des souffrances humaines, et que certaines d’entre elles sont particulièrement aigües.

« Un suicide, c’est toujours multifactoriel », me confiait un monteur pourtant très conscient des difficultés que vit le personnel et celles, particulières, propres à sa profession, la même que celle du technicien qui a mis fin à ses jours fin août. « Il ne faut pas tirer des conclusions hâtives de ce geste. Il avait peut-être d’autres soucis, le travail n’est peut-être pas la cause principale. »

La grande majorité des acteurs dans le domaine de la prévention du suicide et des risques psycho-sociaux considèrent pourtant qu’un suicide sur le lieu du travail n’est jamais anodin, et qu’il doit être pris comme un signal d’alerte pour l’entreprise. Depuis que dans la seconde moitié des années 2000, d’importantes vagues de suicides ont secoué de grandes entreprises publiques ou privées comme France Telecom, Renault ou Peugeot, des chercheurs tels que Christophe Dejours, Christian Baudelot et Michel Gollac sont même allés plus loin, en montrant que les suicides liés au travail, même lorsque ces actes ne sont pas commis sur le lieu de travail, tout comme la souffrance au travail, « résultent d’une transformation des formes d’organisation et de la manière dont ces dernières ont provoqué la destruction des solidarités et du vivre ensemble dans les entreprises ».

Comment expliquer le silence assourdissant qui règne, à l’intérieur comme à l’extérieur de la RTBF, autour de ce récent suicide d’un employé de la RTBF, sur le siège-même de l’entreprise ? C’est ce que j’ai essayé de comprendre au travers de cette enquête.

Il y a d’abord le fait qu’ on ne dispose aujourd’hui que de très peu de données sur le suicide au travail, de façon générale, mais plus particulièrement en Belgique. Le phénomène est relativement récent puisque Christophe Dejours, psychiatre, psychanalyste et professeur de psychologie français qui reste aujourd’hui un des plus éminents spécialistes de la question, situe son apparition dans le courant des années 1990. Mais le peu de recul historique sur la question n’est pas la raison principale pour laquelle peu de chiffres directement relatifs au suicide au travail sont disponibles : si aujourd’hui encore, les suicides en lien avec l’activité professionnelle ne sont pas dissociés des autres cas de suicide dans les statistiques, il faut y voir, toujours selon Christophe Dejours, une crainte des « pouvoirs publics et de l’Etat » de voir leurs responsabilités « dans l’apparition de ce nouveau fléau » mises en lumière par ces chiffres.

Il y a ensuite le fait, avéré, qu’un suicide est toujours multifactoriel et ne peut donc être réduit à une cause unique. En découle l’idée aussi, qui revient sans cesse, que certains suicides sur le lieu du travail peuvent être complètement indépendants de la situation professionnelle, et interviennent là parce que le lieu du travail fournit une occasion de passer à l’acte. Dans le cas précis du récent suicide, la hauteur du bâtiment, accessible pour ceux qui y travaillent, introduit ce doute qu’il puisse ne s’agir que d’une triste opportunité.

Or, comme le soulignent Christian Baudelot et Michel Gollac dans une publication intitulée « Que peuvent dire les suicides au travail ? », les statistiques et le caractère multifactoriel du passage à l’acte seraient précisément les deux arguments principaux autour desquels les employeurs construiraient une véritable « stratégie du déni », dont l’ultime objectif est d’éviter que ne soit pointé du doigt le caractère délétère des formes d’organisation du travail sur la santé mentale des travailleurs.

Suicide au travail, RTBF et statistiques

Aucun dénombrement des suicides touchant des membres du personnel de la RTBF n’a jusqu’à présent été établi au sein de l’entreprise. Au fil des témoignages et entretiens, néanmoins, nous avons pu décompter 3 suicides intervenus rien qu’au cours des années 2017 et 2018. On pourrait ajouter à ces « chiffres » (terme que l’on préférerait ne pas utiliser quand on parle de vies humaines) un suicide intervenu en 2009 (voir plus bas), et un autre en 2002, exactement au même emplacement que le dernier en date. Il y en a peut-être eu d’autres, aussi, dont nous n’avons pas connaissance. Il est frappant de constater que c’est au cours des discussions avec nos interlocuteurs que des cas leur sont revenus en mémoire. Plus interpellant, encore : plusieurs témoignages indiquent que le malaise induit par de nouvelles formes de management du travail a été un facteur important dans le burn out qui a précédé le moment où un réalisateur a mis fin à ses jours en 2017. Dans ce cas précis, des confidences faites par écrit laissent présumer de ce lien.

Sachant que le taux de suicide annuel en Belgique est de 19 pour 100 000 habitants (toutes causes confondues, donc), l’analyse statistique de ce recensement non exhaustif des suicides au sein du personnel de la RTBF est interpellante, elle aussi. Si on prend comme base de calcul la période des 10 dernières années, durant laquelle on dénombre 4 cas de suicide pour une population d’employés de 1970 équivalents temps plein (soit un peu plus de 2000 personnes), on obtient un taux de suicide de 0,02%, relativement proche de celui de 0,019 % dans la population globale. Mais comment ne pas s’inquiéter du rythme auquel se sont succédés les suicides les plus récents ? 3 suicides en 2 ans, c’est un taux de suicide de 0,075%, soit près du quadruple du taux de suicide annuel dans la population globale. On pourra toujours évoquer la possibilité d’un concours de circonstances, et la prudence s’impose évidemment dans ce calcul, puisque les données de base sont incomplètes.

Il faudrait notamment, pour qu’il soit vraiment valide, que l’on puisse recenser de façon plus complète les suicides concernant des membres du personnel de la RTBF, or comme le souligne Laurent Wilmet dans son étude « Suicides et tentatives de suicide au travail : approche syndicale et traitement médiatique », parue en 2016 au CEPAG, « souvent, pour des suicides qui se déroulent en dehors du lieu de travail, les familles n’ont pas le réflexe d’avertir les organisations syndicales ou la médecine du travail et ce, même si elles attribuent un rôle prépondérant au travail dans l’acte posé par le proche ».

Contrairement aux idées reçues, toutefois, les chiffres ou leur absence ne sont pas l’essentiel : « ce n’est pas le nombre de salariés qui se donnent la mort au sein d’une entreprise qui est sociologiquement révélateur, mais bien qu’il y ait, dans cette entreprise, ne serait-ce qu’un suicidé lié au travail », explique le même chercheur, se référant aux travaux de Christian Baudelot et Michel Gollac.

Voir le burn out ailleurs, l’ignorer à l’intérieur

Si un seul suicide suffit aux yeux des psychologues, sociologues, médecins du travail et autres spécialistes des risques psycho-sociaux à révéler un malaise social important dans le cadre professionnel, comment se fait-il que tant le personnel, que les syndicats et la direction de la RTBF semblent camper sur une position de déni, refusant d’établir tout lien entre ces événements dramatiques et une situation de dégradation constante des conditions sociales et psychologiques de travail dénoncée régulièrement par le personnel et ses représentants syndicaux au cours des dernières années ?

En nous transmettant cette vidéo présentée à Jean-Paul Philippot lors d’une Assemblée générale du personnel en 2016, un technicien de la RTBF, qui « déjà connu 3 suicides de collègues (journalistes et techniciens) » témoigne :

« La gestion à la manière d’une société privée alors que la notion de service public est délaissée blesse une grande majorité du personnel. Les salaires des chefs aussi restent en travers de la gorge. Ce n’est pas avec du « bien être au travail » que les transformations structurelles du projet RTBF 2018-2022 présentées par Deloitte et consorts vont nous convaincre. Personne n’est dupe dans le personnel de terrain, les conditions se dégradent. La qualité (du fond et de la forme) du « produit » fini n’est plus un critère de référence. Il y a un nivellement par le bas des programmes proposés et une course vers l’audimat, le clic, le buzz… De moins en moins de productions propres et de moins en moins d’engagement de techniciens : pas de remplacement des pensionnés ou des autres départs. Le mal est profond. »

Selon plusieurs sources concordantes, Jean-Paul Philippot, interpellé en particulier sur la question des burn out, aurait répondu que les justificatifs d’absences médicales restant confidentiels, la direction ne disposait pas de données permettant de reconnaître des signaux d’alerte concernant des souffrances liées au travail pouvant mener à des gestes désespérés et irréversibles.

Selon Bernard Gabus, délégué syndical de l’aile wallonne de la CGSP, l’évolution des chiffres de l’absentéisme de longue durée est pourtant un indicateur non négligeable : «il suffit de regarder la tendance vérifiée et vérifiable en interne, basée sur une évolution relative calculée à partir des équivalents temps plein par rapport aux absences long terme concernant les contractuels (à charge de mutuelle), et les statutaires (avec salaire garanti, et les mises en disponibilité pour cause de santé) : en 2013 et 2014, la moyenne de cet absentéisme restait autour de 3,42% (+/- 0,03%) ; en 2015, on note une chute importante autour des 2,5% (proche de la moyenne nationale à cette époque), puis la tendance se ré-inverse pour arriver progressivement à 4,05% aujourd’hui en 2018

Cette tendance n’est pas propre à la RTBF, et correspond à celle observée globalement ces dernières années dans le secteur de l’emploi : en 2016, la RTBF publiait elle-même un reportage consacré à ce sujet, dans lequel on pouvait lire que, selon une étude de SD Worx, prestataire de services RH de plus de 660.000 travailleurs auprès de 19.500 entreprises belges dans le secteur privé, l’absentéisme pour cause de maladie avait augmenté de 33 % au cours des dix années précédentes, et que les absences de longue durée concernaient alors 2,8 % des travailleurs, soit presque 1 % de plus que sept ans plus tôt… Ce taux est donc indéniablement plus élevé à la RTBF qu’ailleurs.

Le reportage évoquait le fait qu’une des explications à cet absentéisme de longue durée était le vieillissement, mais qu’au-delà de celle-ci, il fallait y voir les effets d’un style de direction : « Dans les structures où il y a un bon management, un bon encadrement, un bon manager qui joue bien son rôle de leader, on aura souvent un taux d’absentéisme qui sera plus faible », précisait François Lombard, le consultant en ressources humaines de SD Worx interviewé par le journaliste RTBF. L’article qui accompagnait la vidéo sur le site de la RTBF se terminait en forme de petite annonce  : « Vous travaillez dans une entreprise qui a mis des choses en place pour lutter contre l’absentéisme, pour le bien-être au travail? La radio cherche un témoignage. » Si des événements aussi dramatiques que des suicides n’étaient pas intervenus depuis lors, on pourrait se risquer à plaisanter sur le fait que l’équipe qui a tourné l’entièreté de ce reportage dans les murs de la RTBF n’y avait pas trouvé de traces de ces bonnes pratiques…

«Ce qui est schizophrénique, explique un journaliste pigiste, c’est précisément que nous sommes régulièrement amenés à réaliser des reportages sur la précarité du travail, ou le burn out, sans que le spectateur sache que c’est ce que l’on vit. Au mur de la salle de rédaction, il y a eu longtemps une affiche sur laquelle on pouvait lire que ‘la décadence, c’est de ne pas dire ce qu’on pense’. C’est un comble d’hypocrisie, quand on sait ce qui se passe entre ces murs ! »

Les pigistes de la RTBF, au sommet de l’iceberg

Bon nombre de sujets du JT sont réalisés par des journalistes pigistes dont la précarité ne cesse de s’aggraver. Ces travailleurs et travailleuses, comme d’autres, s’accrochent à l’entreprise d’une part parce que le marché du travail dans ce domaine est lui-même très précaire, mais d’autre part, surtout, parce qu’ils/elles aiment leur travail, ce qui les pousse à accepter des pressions et des méthodes de management qui fragilisent leur estime d’eux-même. Ceux et celles qui par exemple ont réussi l’examen de journaliste RTBF de 2015, mais n’ont pas obtenu comme d’autres de contrat à durée indéterminée, finissent par s’interroger sur leur propre valeur : ils se demandent si ils sont « moins bons que les autres ».

« On veut toujours de nous comme bouche-trou, on nous demande à la dernière minute d’assurer des reportages que d’autres, parfois pour cause de burn out, ne peuvent réaliser. Refuser d’être taillable et corvéable à merci est très mal vu, on le comprend vite. Mais même quand on donne tout et qu’on accepte d’être pressé comme des citrons, ce n’est pas valorisé. Pire : si ce n’était qu’une question de contrat, ce serait encore supportable. Mais le maintien comme pigiste nous empêche d’accéder à des jobs plus intéressants. On ne peut pas entrer dans certaines équipes, travailler pour certaines émissions. On finit par avoir le sentiment qu’on n’est rien. Le plus dur, c’est de se retrouver à la machine à café avec des collègues qui dénoncent ces injustices : une fois la pause passée, chacun reprend le boulot comme si de rien n’était, et on se retrouve seul avec la boule au ventre, parce que rien ne se passe. Je sais que mon travail est de qualité, mais je ne comprends pas ce qui fait que la hiérarchie n’y accorde pas la même valeur qu’au travail d’autres journalistes. Peut-être que je n’ai pas assez joué des coudes, pas essayé de me faire bien voir.»

Rien ne semble au fond avoir changé depuis qu’en 2012, j’écrivais que si le personnel souffre en silence, c’est parce qu’il a peur d’être « mis au placard ». Comme à l’époque, il reste plus facilement admis, au sein de la « maison », qu’une présentatrice de JT joue les femmes-sandwiches pour des marques de strass sur des plages exotiques, plutôt qu’un journaliste ose critiquer la politique de gestion interne.

La concurrence induite en interne par le recours aux pigistes, renforcée encore, dans le cas des journalistes, par l’examen qui est organisé régulièrement et le fait qu’il ne soit pas suivi d’une politique cohérente d’engagement, est un élément qui revient dans de nombreux témoignages. « Tout le monde se méfie de tout le monde, explique un autre journaliste. Et c’est vrai aussi entre les professions, puisque le plan de transformation implique que l’on demande aux employés de devenir plus multi-tâches que jamais. Les jeunes pigistes qui entrent comme journalistes savent aussi monter, ils ont parfois les dents longues et ne mesurent pas toujours les effets de leurs ambitions sur les souffrances que vivent des personnes qui ont une longue expérience d’un métier, veulent s’adapter, mais le font parfois avec plus de lenteur et de prudence. Surtout, ils n’ont pas idée du fait que leur situation n’évoluera peut-être pas aussi bien qu’ils l’espèrent. Quand on a 25 ans, on est prêt à accepter l’instabilité et la précarité parce qu’on pense que ces efforts seront récompensés. Quand on en a 40, qu’on a charge de famille, et qu’on voit que non seulement rien ne change positivement mais que les conditions s’aggravent, ce manque de reconnaissance a des effets dévastateurs. »

Les pigistes des autres professions vivent la même situation. L’un d’entre eux nous a transmis un mail daté du 27 août, provenant de la direction de la production TV qui montre que le management, conscient des travers de cette politique de gestion des ressources humaines, y répond par des mesures qui ne feront probablement qu’aggraver la situation:

Bien que la situation des pigistes ne soit qu’une des pièces du mal qui ronge la RTBF, ce courriel est capital. Au-delà de l’aveu qui y est fait d’avoir recouru de manière structurelle à des emplois précaires, il permet de comprendre la façon dont plus globalement, le personnel se trouve écartelé et broyé par un management dont les injonctions sont schizophréniques : on y lit en effet le souhait de la direction de pouvoir recourir à des travailleurs toujours plus flexibles, qui ne s’attacheraient pas à leur travail, mais parviendraient à développer des compétences importantes, immanquablement liées à l’expérience…

Diagnostic syndical

Certains pigistes et autres travailleurs cumulant des contrats à durée déterminée ont bien tenté de trouver de l’aide auprès des syndicats. Mais jusqu’à présent, leur démarche a été vaine. Comment ne pas s’étonner en outre, que les syndicats soient aussi restés muets jusqu’à présent au sujet du récent suicide d’un employé, qui était lui statutaire ? Du point de vue syndical, le malaise qui règne au sein du personnel de la RTBF relève de causes multiples, qui se superposent et interagissent. Sur la question des pigistes, d’abord, les syndicats estiment n’avoir aucune prise, parce qu’il s’agit d’employés intérimaires qui ne dépendent pas directement de la RTBF puisqu’ils sont engagés par Randstad. Le recours à cette « astuce » permet d’ajuster les besoins en personnel sans dépasser les 1970 équivalents temps plein contractuels fixés par l’actuel contrat de gestion. La stratégie est tellement bien installée que Randstad occupe depuis de nombreuses années un bureau au sein même de la RTBF. Un Marché public vient d’être lancé (fin juillet 2018) pour trouver un nouveau (ou reconduire l’actuel) prestataire de travail intérimaire pour une durée de 4 ans (renouvelable 1 an), dès début 2019. « Nous sommes conscients de la précarité des conditions de travail des pigistes : ils vivent un manque de perspective abominable, alors que certains travaillent depuis de nombreuses années pour la boite sous ce statut, explique Bernard Gabus, représentant syndical de l’aile wallonne de la CGSP. Nous militons contre ce recours à du travail intérimaire ou à d’autres prestations dans le privé ou en coproduction. Nous avons aussi interpellé la commission paritaire concernant leur sort mais elle n’a pas réagi ».

Les syndicats s’attaquent davantage au mode de management qui concerne tout le personnel : « la gestion des ressources humaines est catastrophique, elle se fait au cas par cas, de façon anarchique, ce qui donne lieu à des disparités de traitement qui génèrent des sentiments d’injustice à tous les étages ».

Une employé statutaire abonde :

« À côté des mesures globales auxquelles chacun est soumis, on voit des situations personnelles qui évoluent sans qu’on n’en connaisse les raisons officielles. Des avantages sont distribués. Chacun a son petit bonbon mais personne n’a le même. C’est ce qui fait taire. C’est un peu comme si on voulait sauver des naufragés de la noyade mais qu’au lieu de construire un énorme radeau pour accueillir tout le monde, on donnait à chacun un petit morceau de bois flottant. Ainsi chacun se bat pour son morceau et, même s’il a pitié de voir l’autre se noyer à ses côtés, il se réjouit quand même de rester la tête hors de l’eau. »

Le nouveau plan « transformation , qui vise à adapter l’entreprise au marché en développant une plateforme digitale, participe à ces ravages  : « on demande aux employés de développer de nouvelles compétences, mais les nouvelles fonctions ne sont pas bien définies, c’est le flou. Globalement, le personnel n’est pas réfractaire et s’adapte, mais un élément qui complique l’évolution de la méthode de travail est que son but avoué est d’augmenter la production de 15% d’ici 2022, en combinant différents métiers, tâches, fonctions. Par exemple des assistants de production ou des techniciens de montage peuvent être amenés à fabriquer du contenu à valeur journalistique. Ça pose des tas de questions en terme d’organisation mais surtout de revalorisation du travail. Il est possible que ce soit là, surtout, que puisse se trouver une des responsabilités en cause dans le récent suicide : ce monteur avait 58 ans, il était malade depuis quelques années, sous anti-douleur et/ou sous anti-dépresseur. D’après des personnes qui l’ont côtoyé les dernières semaines, il allait mieux physiquement, mais s’inquiétait des changements d’habitudes horaires, parce qu’il ne supportait plus que les services du soir à cause de ses problèmes physiques. Il travaillait principalement à la rédaction JT, et la charge de travail, notamment liée à la nouvelle formule du 22h15 l’inquiétait aussi. »

Malgré ces constats, le préavis de grève que les syndicats ont déposé pour le 18 septembre prochain ne comporte pas la moindre allusion au suicide de ce monteur, et se concentre surtout sur une revendication, la nomination du personnel. Comme si l’absence de preuve ultime que ce suicide soit lié au travail empêchait ne fut-ce que d’aborder publiquement la question, de la mettre au centre d’un débat interne et externe à la RTBF. Et surtout, en préférant acter que le suicide, au travail comme ailleurs, relève d’une fragilité individuelle qui justifierait qu’on exclue toute responsabilité extérieure comme facteur de passage à l’acte. « Cette lecture des cas de suicides au travail reposant sur une présumée fragilité psychologique ou maladie mentale des travailleurs qui se donnent la mort oublie que « si la cause dernière était de ce côté, on ne comprendrait pas pourquoi, aujourd’hui, nombre de suicides sont commis par des sujets qui ne présentent aucun symptôme prépathologique et affichent d’excellentes performances professionnelle », réagit Laurent Wilmet, auteur de l’ étude sur le suicide au travail éditée par le CEPAG, en se référant aux mots des psychologues Christophe Dejours et Florence Bègue: « Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce ne sont pas uniquement des « bras cassés » qui se suicident au travail. Un certain nombre d’entre eux, au contraire, sont des travailleurs très impliqués dans leur travail, appréciés par leurs collègues et par la hiérarchie, et jouissant d’une grande stabilité affective dans l’espace privé parmi les membres de la famille, les proches et les amis. » Selon Laurent Wilmet, « deux raisons poussent les représentants syndicaux au déni » : la difficulté d’une part de « revenir sur un événement traumatisant », parce que « les représentants syndicaux sont, au même titre que les autres travailleurs de l’entreprise, affectés par le geste suicidaire d’un ou plusieurs de leurs collègues » ; et d’autre part, l’absence d’alternatives à proposer en matière d’organisation du travail, domaine qu’elles ont historiquement abandonné aux employeurs et sur lequel elles n’ont presque aucune expérience de lutte ». Or, insiste l’auteur, « c’est précisément les formes d’organisation du travail qu’interrogent les salariés qui passent à l’acte. »

Autopsie d’une solidarité broyée

Les témoignages que nous avons reçus concernant ces formes délétères d’organisation du travail sont éloquents car ils mettent en lumière des situations très concrètes. « On nous a promis qu’avec le plan de transformation, il y aurait moins de directeurs, moins de chefs, se confie un employé statutaire. Mais on voit apparaître toute une série de petits chefs qui n’en portent pas officiellement la fonction : des kapos. Du coup, tout le monde se méfie de tout le monde. Chacun garde ses souffrances pour lui, et je pense que c’est ce qui s’est passé dans le cas de ce monteur qu’il m’arrivait de côtoyer au travail. C’était quelqu’un de très doué, de très investi. Mais il vivait les changements dans une grande solitude. » Comme d’autres professions au sein de la RTBF, celle de monteur, déjà soumise à des charges et cadences de travail importantes, s’est vue elle aussi attribuer l’objectif d’augmenter la production de 15% d’ici 2022. « Cela signifie concrètement que nous avons moins de jours pour monter une émission, explique un monteur. On travaille sous pression et comme ça ne suffit pas, on fait de nombreuses heures supplémentaires. Celles-ci sont en théorie récupérables. Mais le système fait que c’est le planning qui décide du moment où on peut les prendre, et que comme il y a un creux d’activité durant l’été, c’est souvent ce moment qui sert à éviter qu’on ne dépasse le quota d’un peu plus de 1900 heures par an au-delà duquel on est automatiquement mis à l’arrêt. En dehors de ces récupérations « forcées », on trime en permanence. Il est très difficile de maintenir une vie sociale ou familiale dans ces circonstances. »

Ce qu’indiquent l’ensemble des témoignages reçus, c’est que ces politiques de management induisent de grandes difficultés pour le personnel à maintenir des liens sociaux à l’intérieur comme à l’extérieur de l’entreprise. Or ce sont ces liens, et la solidarité qui en découle, qui sont des facteurs essentiels de prévention des risques psycho-sociaux et du suicide, en particulier. « La mise en concurrence des travailleurs tend à briser les collectifs en y introduisant méfiance et déloyauté, ainsi que, à terme, solitude et isolement », explique Laurent Wilmet. « Or, ce sont ces liens sociaux, cette solidarité, qui permettaient à un travailleur de résister au harcèlement, aux sanctions, aux injustices de la hiérarchie. Isolé, privé du soutien de ses collègues, confronté à l’abandon et au silence des autres, dans un contexte de travail toujours plus hostile, le salarié victime de harcèlement finira par douter de lui, de la qualité de son travail, de ses compétences et par commettre, comme l’ont écrit Christophe Dejours et Florence Bègue, ‘des erreurs qui aggraveront le harcèlement et le convaincront qu’il est fautif et qu’il mérite la disgrâce. Alors, la spirale de la dépression, avec les sentiments d’imposture, de faute, de déchéance, etc, peuvent s’emparer du salarié avec une telle brutalité qu’il commet le geste suicidaire’.» Plusieurs membres du personnel nous ont confié avoir été choqués de ne s’être pas vus adresser par la direction un courrier officiel qui les aurait avertis de ce récent suicide et du dispositif de soutien psychologique pourtant mis en place, et aurait pu les inviter à des gestes de solidarité qui sont pourtant sollicités lors d’autres décès intervenus dans des circonstances moins dramatiques. Les monteurs ont bien été prévenus personnellement, mais pour la plupart des autres employés, ils n’ont été avertis qu’au travers de la presse et/ou d’autres messages internes, parfois en provenance de chefs de service, profitant souvent de communications concernant d’autres sujets pour évoquer brièvement ce drame « inexpliqué ».

Des responsabilités politiques qui transcendent les partis

Ce qui empêche sans doute en outre qu’un mouvement de solidarité et de protestation émerge à la RTBF, c’est aussi que tout semble être fait, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’entreprise publique, pour qu’aucun lien ne puisse être établi entre la perception des souffrances liées au travail et la conviction que cette souffrance est la conséquence de la politique de gestion. Il n’est pas étonnant que la direction soit particulièrement muette à ce sujet. L’administrateur général, Jean-Paul Philippot, a été nommé en 2002 pour entreprendre une profonde réforme de la RTBF, dont le plan Magellan n’a été que la première étape. Depuis les débuts de ce plan, en 2003, les programmes de divertissement, de fiction, ou de consommation se sont multipliés au détriment de programmes d’information, d’éducation et de citoyenneté, aux heures de grande écoute. Quel rapport avec le management, les conditions de travail, et la souffrance (qui) tue ? Ce changement, inspiré par l’entreprise de conseil Deloitte, en visant à instituer des émissions qui deviennent des « marques », a induit la désignation, à des postes stratégiques de la RTBF de « mandataires » aux salaires inconnus du personnel, dont les objectifs se construisent à la hauteur de leurs rémunérations : « résultats chiffrés (audiences), rentabilité et productivité des services (dégradation structurelle de l’emploi, en quantité et en qualité), diminution de la qualité des programmes (éditoriale et technique) au profit de la quantité (déclinaisons en chaînes et plateformes). Le montant des rémunérations des dirigeants de la RTBF, leurs avantages substantiels, leur prise d’intérêt via des primes liées à des résultats d’audience, induisent de facto des décisions mercantilistes », indique la CGSP dans son cahier de revendications 2018. On pourrait y ajouter, tout simplement, que la RTBF a adopté à partir de cette époque une politique productiviste à laquelle les entreprises du privé n’ont rien à envier. À la différence qu’aujourd’hui, certaines de ces entreprises semblent avoir davantage compris que leur gestion durable impliquait de ne pas (trop) négliger l’humain au cœur du système. Et à la différence aussi qu’il s’agit ici bel et bien d’une entreprise publique, concernant laquelle les employés mais aussi les contribuables sont en droit d’attendre davantage de transparence, et d’éthique.

Le silence politique à ce sujet n’est pas plus étonnant que celui de la direction. Le mal ne saurait être attribué uniquement à l’actuelle majorité gouvernementale, puisqu’il remonte à une précédente législature. Tout semble se passer comme si le monde politique dans son ensemble souhaitait ne pas se mettre en travers de la mission qui a été confiée à l’administrateur général : faire de la RTBF une entreprise financièrement performante, quitte à ce qu’elle abandonne ses missions de service public, qui il faut bien l’admettre, quand elles sont rondement menées, égratignent parfois le monde politique, et en sont, comme le reste de la presse, un aiguillon. Conscient de sa mission de « nettoyeur », et à l’instar de tous ceux qui réalisent ce type de tâches ingrates dans le monde de l’entreprise privée, l’administrateur général s’était d’ailleurs assuré d’un parachute doré dès son premier mandat. L’homme est inattaquable puisqu’il ne fait qu’exécuter les directives de ceux qui l’ont placé là, puis de ceux qui les ont reconduites et/ou « améliorées » à leur sauce… L’histoire de la réforme de la RTBF et des responsabilités politiques engagées derrière celle-ci vaut un dossier à part entière, nous y reviendrons peut-être ultérieurement, à moins que nos confrères/consoeurs journalistes dans d’autres médias ne s’en chargent.

La complaisance du monde médiatique

Pour l’instant, on ne peut que souligner le caractère passif voir complaisant du monde journalistique vis à vis des questions qui ébranlent perceptiblement la RTBF. Les articles parus à la suite de la conférence de presse de rentrée du média de service public, un événement qui a eu lieu quelques jours à peine après le suicide d’un de ses employés, n’abordent pas ce fait, et se contentent, au mieux, d’effleurer le malaise palpable des équipes à l’aube de la nouvelle réforme qui vise, selon les mots choisis pour la circonstance, à faire de la RTBF « un média global ». Dans une interview de Jean-Paul-Philippot parue le 30 août dans Le Soir, et reprenant comme titre les mots de l’administrateur général, « Ce n’est pas un big-bang mais une montée en puissance », Jean-François Munster ouvre timidement une de ses questions par le constat que « les gens sont un peu déboussolés, ne comprenant plus très bien qui est leur chef ». « Que leur dites-vous » demande Jean-François Munster à l’administrateur général, qui répond « On est dans une période d’incertitude et de flottement. C’est normal. On a un gros travail de communication à faire dans les jours et semaines qui viennent. On a une équipe de transformation de 7 personnes qui est là pour accompagner le processus. Nous sommes conscients qu’il y a un stress particulier sur les équipes. » À quel point l’administrateur général et les autres dirigeants de la RTBF sont-ils conscients de ce stress ? On ne l’apprendra pas plus dans l’article de l’Echo daté du même jour. À voir la similitude des phrases reprises dans les deux articles, on peut aisément comprendre que ces publications se contentent de resservir à leurs lecteurs la soupe de communication qu’on a servie aux journalistes, lors de la conférence de presse. Dans une colonne de sa double page sur la rentrée de la RTBF, Philippe Laloux parle ainsi d’ un « écosystème qui doit se mettre en place » et « s’apparente au fonctionnement en essaim d’une ruche » : « on gomme un peu les structures hiérarchiques verticales. Pour faire collaborer les expertises en transversal. » Sa conclusion est édifiante : après avoir rapporté les propos d’un journaliste (anonyme) « ironisant » sur le peu de clarté de cette nouvelle infrastructure ( « Si vous avez compris la nouvelle structure de la RTBF, c’est qu’on vous l’a mal expliquée »), le journaliste du Soir conclut laconiquement : « Comme toute transformation digitale, il faudra sans doute du temps pour que les réflexes s’installent. » Pas un mot pour les abeilles de cette ruche qui semblent aussi malades que celles crevant dehors…

Du côté de La Libre, on s’est contenté de publier un entre-filet pour évoquer le récent suicide, sans se donner la peine de remonter dans les archives, et de mettre en perspective des faits qui auraient au minimum permis d’engager un questionnement : en 2009, le quotidien avait évoqué de façon plus approfondie le « malaise de plus en plus grand » au sein de la chaîne publique dénoncé alors au travers d’ une pétition signée par quelque 80 journalistes et techniciens de la RTBF, après le suicide d’un jeune technicien. Un passage de cet article explique peut-être l’absence de suivi de ce dossier par la suite: « C’est normal d’être ébranlé mais je trouve immonde d’exploiter un suicide pour se plaindre de ses conditions de travail » avait réagi Bruno Deblander, alors porte-parole de la RTBF. En traitant les signataires de cette pétition de « victimes d’un syndrome France Telecom », le communicant semble avoir réussi à discréditer leur parole au point d’éviter des réactions internes et externes lors des suicides ultérieurs.

Comment expliquer qu’alors que la presse française a beaucoup évolué, suite aux suicides multiples intervenus à la fin des années 2000 dans plusieurs grandes entreprises de l’Hexagone, la presse belge ne l’ait pas suivie pour jouer son rôle dans la mise en lumière d’une problématique qu’elle évoque pourtant régulièrement lorsqu’elle concerne l’étranger (et par exemple le Japon) ?

Cette chape de plomb médiatique belge sur le sujet était déjà pointée du doigt en 2009 par Sophie Bruneau, réalisatrice d’ un documentaire radiophonique intitulé « Suicide au travail, mode d’emploi » et diffusé, à une heure tardive, sur La Première (RTBF) ! On peut probablement l’expliquer par différents facteurs propres au secteur médiatique belge. Il y a d’abord l’étroitesse du paysage audio-visuel belge, qui est largement dominé du côté francophone par la RTBF, exerçant sur celui-ci une forme de monopole. Les journalistes de la presse écrite sont régulièrement invités à intervenir dans des émissions de la RTBF. Dans un contexte de fragilité de la presse écrite, celle-ci aurait du mal à se passer de ces médiatisations de leurs supports. Mieux vaut donc ne pas trop écorner les relations avec le mammouth RTBF. Par ailleurs, les journalistes qui tentent de réaliser des documentaires ou d’autres types de productions ont besoin de ce média en tant que coproducteur, diffuseur, voire même en tant que simple signataire d’un sésame, sous forme de lettre d’intérêt, lorsqu’ils souhaitent déposer par exemple un dossier répondant à un appel à projet tel que celui de Wallimage pour la production de pilotes de séries d’émissions novatrices. À cette situation monopolistique s’ajoute probablement un autre phénomène, plus diffus mais pourtant tangible : une forme d’entre-soi qui règne dans le milieu journalistique, où la plupart des confrères/consoeurs se connaissent et sont amenés à se côtoyer, ne fut-ce que parce que bien souvent, ils fréquentent les mêmes cercles culturels.

Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que la RTBF agisse d’une certaine façon comme un prescripteur de pensée, et que les autres médias continuent à aborder la question des suicides au travail à sa manière :

-soit en traitant les cas de suicides comme des faits divers;

-soit, comme des faits relevant réellement de conditions de travail mais concernant des situations « étrangères » (voir ici et ) , ou lorsqu’il s’agit d’aborder le suicide au travail en Belgique, en euphémisant la responsabilité des entreprises;

-soit, comme dans le cas du récent suicide survenu à la mission locale d’Etterbeek, en opposant la parole des dirigeants de l’entreprise et celle des syndicats, pour qu’elles se neutralisent.

Ce traitement médiatique, largement pratiqué dans la presse belge, empêche d’analyser en profondeur le phénomène des suicides au travail en Belgique, et d’interpeler le monde de l’entreprise et le monde politique à ce sujet. À y regarder de plus près, il ne faudrait pas grand chose, pourtant, pour qu’enfin la presse et le syndicats cessent d’offrir aux employeurs et aux gouvernants politiques des prétextes pour se dédouaner des responsabilités qu’ils ont dans l’organisation des rapports sociaux, des rapports de production, et de ceux de gestion qui génèrent des souffrances au travail.

Sortir du déni pour sauver des vies

En septembre 2017, après la diffusion du documentaire « Burning Out » de Jérôme Lemaire, sur une chaîne de la RTBF, la journaliste Julie Morelle introduisait par ces mots l’ interview du réalisateur et de deux sociologues qui y faisait suite : « Il n’est pas impossible que cela fasse écho à ce que vous vivez personnellement.» Elle s’adressait aux spectateurs. Peut-être certains d’entre eux étaient-ils aussi des employés de la RTBF. Ceux-ci n’auront sans doute eu aucune difficulté à transposer à leur entreprise les propos tenus au sujet de ce film qui plonge « dans le ventre » des dysfonctionnements et souffrances vécues par le personnel de l’unité chirurgicale d’un des plus grands hôpitaux de Paris : « ce que le film montre, expliquait Patricia Vendramin (UCL), c’est que la souffrance au travail trouve ses racines dans les conditions de travail. On voit la somme de ce qui peut dysfonctionner : la perte de sens, le manque de reconnaissance, l’urgence, la dépersonnalisation, le manque de personnel… » Pour son confrère Thomas Périlleux, ces situations montrent « un écart croissant entre les contraintes de gestion et les valeurs du métier qui sont parfois mises à mal ». Jérôme Lemaire complétait ce diagnostic : « C’est un vrai conflit de valeurs qui s’entrechoquent et créent une tension maximale. Ce qui est valorisé, c’est l’argent, alors que la valeur du travail, ce n’est pas ce que ça rapporte, mais comment ça nous élève, comment ça nous identifie… »

Si l’ultime sursaut permettant de sortir du déni ne vient pas du personnel de la RTBF, des syndicats, de sa direction, ou de son administration, ni du monde politique, d’où peut-il encore venir ? Peut-être des spectateurs, qui sont pour la plupart des citoyens dont les contributions financent ce service public, et qui se sont eux aussi globalement détournés de sa gestion. Leur réveil pourrait être salutaire et permettre de sortir d’une réelle détresse plusieurs employés qui se sont confiés à nous au cours de cette enquête. Ainsi que le soulignait le rusé Philippot dans l’interview publiée dans Le Soir à l’occasion de la rentrée de la RTBF, « Une entreprise de média publique a comme contrat avec le citoyen l’indépendance. Et cette indépendance, elle est sanctionnée par un contrat entre elle et le gouvernement qui fixe ses missions de service public. Si cet aspect contractuel n’est plus d’actualité, c’est l’indépendance du média qui n’est plus garantie. » Le nouveau contrat de gestion de la RTBF, reporté sans cesse en raison de blocages politiques, est toujours attendu. Il est peut-être temps encore de se saisir de son séjour dans les limbes nébuleuses du gouvernement pour exiger que les valeurs du service public y retrouvent leur place, avec de vraies garanties. Plus d’une quinzaine d’années après la disparition d’une association d’usagers qui avait fait ses preuves pendant une dizaine d’année (l’Association des Téléspectateurs Actifs), depuis deux ans, le désert des usagers semble heureusement terminé avec le déploiement du collectif « La RTBF nous appartient ». Les revendications de ce collectif, si elles étaient entendues, dessineraient l’espoir d’un retour de la RTBF à ses missions essentielles de service public. Or cet espoir n’est pas uniquement important pour la liberté de l’information. Il est aussi, désormais, osons le dire, une question de vie ou de mort pour des hommes, des femmes, qui travaillent au sein de la RTBF.

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