FIGURE DE PROUE: Christian Panier – Un être profondément humain.

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Nous n’avons pas voulu débattre de son choix. Depuis 2015, Christian Panier loue une partie de son habitation à Michelle Martin, l’ex-femme de Marc Dutroux. L’arrivée de sa locataire a attiré une foule de journalistes, parfois pour le meilleur mais le plus souvent pour le pire. L’ancien homme de loi, aujourd’hui retraité, retrace cet événement pour PAYKNOW.

En tant que juriste, avocat, juge et ancien président de tribunal de Première Instance de Namur, vous avez été confronté aux journalistes de nombreuses fois. Pourriez-vous nous expliquer les débuts de cette saga médiatique ?

Un soir de fin 2014, en sortant d’une réunion avec l’équipe de bénévoles qui travaillaient à la réinsertion de Michelle Martin, j’ai compris que toutes les pistes envisagées se refermaient les unes après les autres. Les sœurs devaient quitter l’année suivante le couvent de Malonne. Dans la voiture en retournant chez moi, je me suis dit « Christian, pourquoi toi, ne l’accueillerais-tu pas » ?

Une petite partie d’une aile de mon habitation était inoccupée depuis de nombreuses années. Il fallait réaliser certains menus travaux mais rien d’insurmontable. Je savais aussi que l’accord du Tribunal d’Application des Peines (TAP) était indispensable et aussi et surtout, l’approbation de ma future locataire.

J’entame donc les démarches et en janvier 2015, je pars en voyage avec des amis. Durant la première semaine, je reçois un SMS de mon fils : « mais papa, qu’es-tu en train de faire »? (NDLR:Un article publié par Sudpresse évoquait « il est probable que ce dernier accueille Michelle Martin chez lui »). J’étais assez surpris de cette sortie dans la presse, rien n’était totalement mis en place. Le temps passe et j’organise la mise en état du bien que je vais louer.

Nous arrivons au printemps, c’est à ce moment que tout se déclenche…

À la mi-mars, ma locataire commence son emménagement. Le 31, vers 7 heures du matin, je reçois un coup de téléphone de la RTBF : « confirmez-vous l’information de Sudpresse selon laquelle Michelle Martin va s’installer chez vous » ? Je suis assez surpris car ce quotidien ne m’avait pas contacté avant de publier cette information, mais je ne suis point étonné par ce type de pratique.

Je confirme.

À partir de ce moment, ma rue va être assaillie par les journalistes et devenir un studio permanent pour la semaine à venir. Je dois même arbitrer un conflit entre RTL et RTBF qui me veulent tous les deux en entrée de JT. Précisons que ma locataire n’était pas présente, elle visitait des amis à elle.

Comment réagissez-vous ?

J’ai comme principe de considérer la presse comme une vecteur fondamental de la démocratie et elle mérite qu’on lui prête écho. Je les accueille comme je le peux. Tous me demandent si Madame Martin est là et si ils peuvent l’interviewer. Je leur réponds que non : une des conditions du Tribunal d’Application des Peines lui impose de s’abstenir de tout contact volontaire avec la presse. Chose qu’elle a toujours respecté, je tiens à le signaler.

La presse internationale va commencer à s’intéresser à moi. Une chaîne française va me demander de venir en plateau à Paris pour « débriefer la situation ». Ils me proposaient de fournir transport et logement pour trois minutes d’antenne. J’ai évidemment refusé. Mais je reconnais une chose : si le traitement fait par la presse belge tendait vers le sensationnel et l’émotionnel, celui réalisé par les médias étrangers était intellectuellement plus pertinent avec une information qualitativement meilleure.

Avez-vous constaté des dérives provenant de certains médias?

Bien entendu, Sudpresse va sans cesse revenir à la charge. Principalement via une journaliste que je tiens à citer nommément, Françoise de Halleux. Bien que je me doute de la pression exercée par sa rédaction afin de ramener de l’info rentable et sensationnelle, la manière dont elle va travailler ce dossier n’honore en rien sa profession. J’ai d’ailleurs plusieurs fois réfléchi à porter plainte contre elle pour harcèlement, et croyez-moi que dans ce cas la demande de réparation ne sera pas l’euro symbolique. Une autre anecdote, quelques semaines plus tard, j’apprends que ma locataire a été photographiée dans la cour alors qu’elle descendait une poubelle.

Selon mes sources, Sudpresse a mandaté un photographe pour camper devant mon domicile et obtenir ce cliché.

Peu de temps après la révélation, François de Brigode (RTBF) me demande de participer à Jeudi en Prime (NDLR: courte émission en fin de JT où un invité, généralement politique, est interviewé en direct). J’étais inquiet pour ma sécurité car l’annonce de ma participation avait circulé sur le site web. Mes enfants m’ont accompagné pour me rassurer. J’avoue, je ne me sens pas bien et panique un peu de me retrouver devant les caméras à une heure de grande audience. Mais bon, j’y vais. Avec des pieds de plombs. Au maquillage , je croise Johanne Montay. Je sens le coup fourré. L’émission commence. Première question de la journaliste : « Seriez-vous prêt à accueillir Marc Dutroux » ?.

Sur le moment je me dis « ce n’est pas vrai ». Sur une chaîne publique, sur un enjeu comme celui-là, ils osent entrer dans le sujet par cette question.

J’ai voulu lui répondre : mais vous êtes conne ? 

(NDLR: Christian Panier répond finalement:  » Si cela avait été possible, pourquoi pas. Si le Tribunal d’application des peines estimait, après expertise, qu’il fallait l’envisager, je m’inclinerais devant la décision de justice« ). Je suis resté logique avec moi même, même si j’étais sur le cul. Déstabiliser d’entrée de jeu son interlocuteur, cette pratique me dégoute. Je lui ai fait la réflexion après et lui ai dit que ça serait la dernière fois qu’elle me verrait sur son plateau. Je pense qu’ici on est face à une déliquescence de la déontologie journalistique liée à la stratégie de marché dans laquelle la presse est obligée de s’inscrire.

Votre locataire, se sent-elle harcelée par les médias ?

Vous savez, nous ne nous parlons pas des masses. Depuis le temps, on se tutoie mais nous n’avons que très rarement de grandes conversations. Oui, c’est subjectif, je pense qu’elle craint la presse. Encore maintenant, à chaque fois que ses résultats sont affichés aux valves (Michelle Martin suit des études de droit NDLR), elle sait qu’un(e) journaliste passera et en fera un article.

Je le dis : cette mise en avant médiatique n’a jamais porté atteinte à notre intégrité physique. Mais nous avons vu les sbires de Laurent Louis défiler avec des propos haineux et homophobes, mes chiens ont été empoisonnés et j’ai déploré des détériorations au sein de ma résidence. Heureusement, les autorités communales et la police font un excellent travail.

D’un point de vue plus personnel, j’estime que cette attention ou dérive de la presse nuit à sa réinsertion. Et oui, j’exècre Michel Marteau et Demetrio Scagliola (le premier était le rédacteur en chef de Sudpresse à l’époque, le second le remplace actuellement NDLR) qui, avec leur tabloïd de caniveau, participent à alimenter le populisme ambiant. Mais bon, cela, c’est un autre débat.

Merci à Christian Panier pour son temps.

 

L’opinion de Mike, intervieweur et retranscripteur de l’échange:

L’affaire Dutroux, avec sa kyrielle de protagonistes, a incontestablement bousculé notre démocratie. Cependant, si nous ne remettons en aucun cas l’horreur de ce fait divers en question, nous ne pouvons négliger le rôle des médias qui, à notre avis, contribuent à alimenter la souffrance des victimes, mais aussi celle d’une population depuis plus de vingt ans meurtrie.

Le pédophile national a une dent qui pourrit, le quotidien n°1 en Wallonie en fait sa Une. Son ex femme est moflée dans un cours, idem. Mais où se trouve l’intérêt ? Mis à part renfoncer un couteau dans la plaie toujours plus ouverte des parents, faire surgir les trolls d’extrême-droite ambitionnant de réintroduire la peine de mort et faire la pub pour un avocat cherchant à faire son buzz/beurre avec un client servant du plus mauvais étendard à la cause qu’il défend, nous n’en voyons pas… Enfin si, attiser une haine en faisant vendre un peu de papier.

Dans ses nombreux avis sur ce sujet, le Conseil de Déontologie Journalistique (CDJ) estime que Michelle Martin et Marc Dutroux sont devenus des personnalités publiques. Nous avons consulté les archives de cette instance afin de comprendre la jurisprudence établie dans cette affaire qui inonde d’encre nos journaux.

Reprenons l’avis concernant l’affaire du téléphone tombé. Voici le résumé formulé par le CDJ :

Le samedi 17 novembre 2012, SudPresse publie dans toutes ses éditions une page consacrée à la rencontre qui avait eu lieu la veille dans le cadre d’une médiation entre M. J-D. Lejeune et Mme M. Martin. La chute du téléphone d’un médiateur aurait en effet provoqué un appel automatique vers la rédaction de SudPresse qui a ainsi eu accès à environ une heure de discussion.
L’article est annoncé en Une par des photos, un titre central Exclusif. Voici les extraits de leur conversation et deux extraits entre guillemets. Il figure en p. 16 sous le titre Des mots, des silences, des larmes. On y trouve sous forme de citations six extraits présentés comme propos échangés. D’autres passages évoquent des aspects non verbaux comme la prise de notes par J-D. Lejeune, des émotions, des pleurs. Une des citations concerne la demande explicite de Mme Martin que la conversation ne soit pas répercutée dans la presse. L’article est signé d’initiales FdH.

La plainte est engagée par Michelle Martin et Jean-Denis Lejeune contre Sudpresse. Les enjeux mis en avant sont harcèlement, atteinte à la vie privée et à la confidentialité, intrusion dans les souffrances. Michel Marteau, rédacteur en chef à l’époque, et son adjoint sont appelés à se défendre et justifient leur conduite par :

Les arguments de respect de la vie privée a été mis en balance mais rapidement évacué. J-D. Lejeune ne cesse de mettre sa vie privée sur la place publique. Quant à Mme Martin, elle a cherché constamment à être un personnage public. Le rédacteur en chef dit n’avoir aucun intérêt pour le respect de la vie privée de M. Martin étant donné tout ce qu’elle a fait.
L’argument de la confidentialité a été évoqué mais rapidement évacué. Vu la notoriété des personnages, on ne peut pas dire que cette rencontre appartenait à l’intime. On ne peut pas dire non plus que SudPresse a interféré dans la médiation puisque la rencontre était terminée et qu’elle avait porté ses fruits.
A propos du critère d’intérêt public, le rédacteur en chef refuse d’entrer dans ce débat pour intellectuels qui n’aboutit jamais. Son critère est de publier ce qui intéresse le grand public. Ici, c’était une affaire très médiatisée.

Il en a résulté dans cet avis que « La plainte n’est pas fondée en ce qui concerne les méthodes déloyales de recherche d’information mais est fondée quant à la violation de la confidentialité, à l’atteinte à la vie privée et à l’intrusion dans les souffrances morales des plaignants ». Ajoutons que pour cette décision ,M. Jacques Englebert a exprimé une opinion minoritaire, à laquelle se sont ralliés Mme Margaret Boribon et M. François Descy, selon laquelle Jean-Denis Lejeune aurait lui aussi participé à la surmédiatisation de cette rencontre.

D’autres avis fondés suivront, dont un qui rappellera que si Michèle Martin et Marc Dutroux peuvent être qualifiés de personnages publics, leur descendance non. Un autre démontrera que la locataire est la cible de paparazzis Sudpressiens en 2016.

En fait, le CDJ nous apprend une leçon : tant que nous achèterons ce genre d’information, la presse pourra justifier son intérêt général. Au parfait détriment des victimes, dont une directe est , rappelons-le, toujours en vie. Nous ne nions pas qu’une réforme des peines doive être amorcée. Toutefois, Dutroux constitue-t-il un bon exemple ? Payknow vous en laisse seul juge. Nous, les médias, sommes les véritables bourreaux, et vous, le public, likant et partageant, êtes nos complices. De Nordpresse à Sudpresse, nous exerçons la publicité du supplice. Le début de notre rédemption proviendra-elle de cette réflexion ? L’avenir seul nous le dira…

Mike

Liens utiles:

http://lecdj.be/telechargements/CDJ-15-33-X-et-Y-c-G-Fusillier-SudPresse-Avis-du-13-janvier-2016.pdf

http://lecdj.be/actualites/cdj-les-enfants-dutroux-martin-ont-droit-a-une-vie-privee/

http://www.lecdj.be/telechargements/CDJ_12-41_M._Martin_et_J.-D._Lejeune%20_c._SudPresse_avis_19_juin_2013.pdf

http://lecdj.be/portfolio-avis/12-41-martin-et-lejeune-contre-sudpresse/