Viva for Life: RTBF, charité et humiliation des pauvres

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Cela n’a échappé à personne, la RTBF a renouvelé son opération « Viva For Life ».

Cette opération se veut caritative et aider les nombreux enfants belges vivant sous le seuil de pauvreté. L’an passé, elle se targue d’avoir récolté 4 millions d’euros (4.115.330 pour être précis) ! … pour 80 mille enfants, soit 4,29 euros par enfant et par mois. Au bout d’une dizaine d’années à ce rythme ils pourront se payer un ou deux mois de loyer pour leurs études supérieures. Ces sommes sont bien entendus dérisoires, que finance-t-on avec ça ? Hé bien … rien…

En effet, où va l’argent ? C’est la RTBF elle-même qui le révèle : « à des associations et ASBL actives dans la lutte contre la pauvreté ».

Autrement dit, votre argent sert à payer des salaires dans les ASBL et des projets. On peut se demander dès lors où va l’argent des impôts destiné à la solidarité. Pourquoi est-ce au citoyen belge, l’un des plus imposés de la planète, de donner une seconde fois, sans aucun droit de regard sur ce qu’il est fait ensuite avec l’argent ? La déresponsabilisation des pouvoirs publics est une conséquence à craindre de ce type d’opérations. Le monde politique doit-il encourager la charité, ou plutôt s’attaquer aux causes systémiques de la pauvreté ? Il ne s’agit pas de l’opinion du rédacteur de ces lignes mais de celles des associations impliquées dans la lutte contre la pauvreté (sauf celles qui financent « des projets » grâce à Viva For Life), comme rapporté par « alterecho » (https://www.alterechos.be/viva-for-life-une-operation-qui-derange/ consulté le 28 octobre 2018).

L’opération semble n’être que du « charity business », une façon pour des animateurs et des personnalités de se faire de la publicité, et pour le public de se sentir bien en ayant le sentiment d’avoir accompli une bonne action. Je propose aux gens qui veulent réellement aider la lutte contre la pauvreté, de s’intéresser aux causes de la pauvreté, d’en étudier les mécanismes. Viva For Life ne vous dira pas d’où vient la pauvreté, parce que le but est de vous pousser à donner sans vous poser de questions et laisser les autres réfléchir à votre place. Qu’un média de service public préfère jouer sur l’émotion plutôt que d’informer sur la réalité est révélateur de la déliquescence du journalisme. La fonction de la RTBF doit être d’informer le public sur les causes de la pauvreté, ses mécanismes, ce qu’elle dit de notre société.

Quels sont néanmoins les résultats de Viva For Life ?

L’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPS) publie une analyse du risque de pauvreté, défini comme le pourcentage de la population vivant sous le seuil de pauvreté, seuil qui correspond à 60% du revenu médian national (https://www.iweps.be/indicateur-statistique/taux-de-risque-de-pauvrete/ consulté le 28 octobre 2018).  Avant d’aller plus loin, il est intéressant de rappeler la définition de la médiane. Il s’agit de la valeur qui correspond à 50% des effectifs. Le revenu médian national correspond donc au revenu qui permet de diviser la population belge en 2 parts égales, c’est la valeur qui se trouve au milieu de la liste des revenus de tous les Belges. Cet indicateur est très intéressant pour suivre l’évolution de la situation économique. En revanche, il dépend très fortement du contexte (vivre au-dessous du revenu médian n’a pas les mêmes conséquences dans le Brabant wallon que dans le Hainaut). Pour revenir au cas des enfants pauvres, il est impossible de déduire leurs conditions de vie à partir du seul revenu médian de leurs parents. Ces enfants ont-ils accès à l’éducation, aux soins de santé ? Habitent-ils un logement salubre ? Le système de sécurité sociale belge fonctionne-t-il et permet-il à ces enfants de grandir dignement ? La sécurité sociale belge échoue-t-elle à garantir leurs droits à ces enfants ? Il semble implicite que la réponse soit « oui ». Mais il est extrêmement difficile de répondre à cette question puisque l’information n’est pas expliquée. Viva for Life n’informe pas le public quant aux personnes bénéficiaires de l’argent récolté. Quant à l’efficacité de l’opération … le  graphique suivant, tiré des statistiques officielles, montre que le risque de pauvreté chez les moins de 16 ans est resté constant au cours des dernières années (source des statistiques : https://bestat.statbel.fgov.be/bestat/crosstable.xhtml?view=2bba67cd-1f8f-4d66-a6b3-b853d209b371 consulté le 28 octobre 2018).

Par ailleurs, l’opération en elle-même est particulièrement choquante dans sa mise en spectacle. L’idée de la RTBF est de faire vivre pendant six jours, comme des pauvres, des présentateurs et de ne leur faire consommer que des aliments liquides. Cette démarche rappelle les zoos humains. Elle a ceci de particulièrement infamant que les personnes dans le cube sont des privilégiées qui ne risquent absolument rien. En effet, « l’exploit » de la nourriture liquide pendant six jours n’en est pas un. Un corps humain, par ailleurs en bonne santé, est parfaitement capable de survivre des mois sans nourriture solide. Ensuite la « nourriture liquide » (exemple https://www.rtbf.be/vivacite/emissions/detail_viva-for-life/accueil/article_ne-pas-manger-de-nourriture-solide-pendant-6-jours-le-defi-des-animateurs?id=9487163&programId=5973 consulté le 28 octobre 2018) est constituée de soupes aux légumes verts et incluant, semble-t-il, des pommes de terre, et de milk-shakes. Nous sommes loin de la « malbouffe » ou d’un régime qui représenterait le moindre défi. Que des personnes s’imaginent que s’alimenter de liquides pendant six jours représente ce que vivent les enfants pauvres est révélateur de leur méconnaissance totale du sujet.

Viva for Life est un véritable crachat à la tête de toutes les personnes en situation de pauvreté en Belgique. Viva for Life est une inutile opération de « charity business ». Le Vif publiait déjà, en 2015, une carte blanche critiquant l’opération (https://www.levif.be/actualite/belgique/viva-for-life-operation-vraiment-utile/article-opinion-442967.html consulté le 28 octobre 2018). Les auteurs y insistaient sur la nécessité de s’attaquer aux causes de la pauvreté et traçaient la ligne entre charité et solidarité. Dans ce cadre, les médias ont un rôle important à jouer, celui d’informer les citoyens. Mais ce n’est pas ce choix d’information que la RTBF a fait. La RTBF a fait le choix du spectacle, de la promotion et de l’audience au détriment de sa mission d’information et d’éducation.

A.

Ajout de l’autrice PayKnow Géraldine Kounda:

Selon nos informations, il y a une véritable volonté à la RTBF de masquer les coûts de l’opération pour empêcher qu’en interne ne fuite le montant total que représente l’organisation de pareille opération. Ainsi, les budgets de la semaine Viva For Life (ainsi que des événements précédents) sont dispersés dans plusieurs pôles (Radio, télé, marketing,…) ce qui rend quasiment impossible de donner un montant total.

Néanmoins une source bien informée nous indique que plusieurs internes ont estimé que le coût total se situerait entre 2,5 et 3 millions d’euros. Sachant qu’en 2017 l’opération a récolté 4,11 millions d’euros et qu’en 2015, l’opération rapportait 3,028 millions…

Mais la RTBF rassure, l’opération est 100% financée par les fonds de la RTBF. Des fonds qui sont… à 70% de l’argent public.

Sketch suisse sur l’opération « Coeur à Coeur », le même concept que Viva For Life en Suisse:

Bonus, à relire cet article de la Libre sur les rémunérations opaques et hors barèmes à la RTBF:

On notera aussi le slogan « La Pauvreté, ça ne se voit pas. C’est clair que cela ne se voit pas quand on habite Uccle ou Lasne…

A lire gratuitement pour une durée limitée: Je n’ai pas laissé ma peau à la RTBF, d’autres l’ont fait.

 

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